Lecture Job 3, 11-13 et 20-26

Lecture Mc 15, 21-32

Lecture Mc 15, 33-41

POURQUOI?

Pourquoi ? Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ? Pourquoi est-ce si injuste ? Pourquoi eux, pourquoi nous ? Pourquoi ? (silence) Oui l’actualité récente nous repose cette question avec une acuité encore d’autant plus forte que ces questions sont souvent reprises par les médias de manière émotionnelle : Pourquoi ces attentats qui frappent des innocents à Bruxelles, à l’aéroport ou dans le métro, seulement 4 mois après les attentats de Paris ? Pourquoi tant de haine, pourquoi tant d’attentats, pourquoi tant d’injustice ? Comme le disait cette jeune sur Twitter : « Que ce soit le 7 janvier, le 13 novembre ou le 22 mars, je me pose toujours la même question : POURQUOI ? » Son pourquoi est le notre, ce matin. Ce matin encore, en répétant ma prédication, une notification sur mon natel m’informe d’un dramatique accident qui a eu lieu cette nuit : un minibus parti de Suisse pour rejoindre le Portugal a percuté un poids lourd dans l’Allier, tuant ses douze passagers. Pourquoi ?

Oui en écho avec ce twitt, cette prédication commence un comme un cri, un cri de révolte, face au mal qui ronge notre monde. On a beau chercher des coupables, on a beau chercher des réponses, le mal, qu’il soit d’origine humaine ou accidentelle, demeure toujours tellement injuste, peut-être même aléatoire, que nos questions restent sans réponse. Et face à toute cette souffrance, Dieu, il est où ? Nous aurait-il abandonné ?

 

Ces questions qui sont les nôtres ce matin, enracinées dans l’actualité, sont aussi celles de Job. Dans les premiers versets de son livre, Job est décrit comme un homme « intègre et droit, [qui] craignait Dieu et s’écartait du mal », un homme irréprochable en somme. Et alors qu’il n’avait rien fait de mal, il perd tout : bétail, maisons, serviteurs, argent, santé et jusqu’à sa femme et ses enfants ! Cet excès du mal l’incline à trouver la vie humaine insensée, absurde, comme nous l’avons entendu dans le passage de ce matin. « Pourquoi ? » lance-t-il à Dieu, ce vis-à-vis qui semble absent, mais qui, en tant qu’interlocuteur, est bien présent. « Pourquoi ne suis-je pas mort dès la naissance ? Pourquoi m’as-tu fait le don de la vie si c’est pour me faire souffrir pareillement ? » Lorsque l’incompréhensible et l’inacceptable se glissent dans la vie, celle-ci a-t-elle encore un sens ? et derrière toutes ces questions, vient celle-là qui nous habitent aussi ce matin: pourquoi Dieu permet-il une vie de souffrance ?

 

(silence)

 

Aujourd’hui, en ce vendredi saint, nous faisons mémoire de la croix, de ce scandale du Dieu fait homme cloué sur une croix, moqué, ridiculisé, transpercé, souffrant jusqu’à son dernier souffle. Pourquoi ? Pourquoi Dieu a-t-il laissé son fils mourir ainsi ? Et dans les termes de Jésus: « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Si pour nous aujourd’hui le symbole de la croix est entré dans nos représentations, il ne faut pas oublier le caractère choquant de ce qu’elle représentait à la base. Au temps de Jésus, l’expression « Christ crucifié » était absolument inaudible, inacceptable, révoltante. Oui c’est un scandale que le Christ soit crucifié, tout comme c’est un scandale que le mal ronge notre monde à ce point aujourd’hui. En témoigne le voile du sanctuaire qui à la mort de Jésus se déchire, et avec lui c’est le monde lui-même qui se déchire par la souffrance qui traverse nos existences.

Face à cette croix, face à la souffrance, face au mal, nous restons sans voix, comme les femmes au pied de la croix comme sur cette icone. (silence) Face au mal, comme dans le livre de Job, il n’y a pas de réponse, pas de solution au problème, pas de logique, et encore moins de logique de rétribution.

 

Et pourtant. Et pourtant, avec la croix, il y a l’espérance qui point. La parole du centurion d’abord : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu », une parole qui ouvre sur un avenir différent. Car avec la croix, Dieu se fait proche de nos souffrances et vient nous apporter la consolation, « la lumière pour celui qui peine » comme le dit Job. Bien sûr, la croix n’efface pas le mal, mais elle est là pour nous rappeler que le mal n’est pas nié, qu’il existe, qu’il traverse notre existence humaine et que même Jésus Christ, Fils de Dieu, a dû passer par cette terrible et injuste épreuve. Même Jésus Christ ne peut faire l’économie de la révolte face au mal… Si le Christ notre Sauveur a vécu une pareille expérience, on peut dès lors dire avec assurance qu’il nous accompagne lors de ces épreuves, même si cela n’efface pas pour autant notre souffrance. Dans nos plus grandes déchirures, Dieu est donc là, lui le « Très-Bas » de Saint François d’Assise, lui qui est engagé avec nous, partout où il y a un chemin d’homme et de femme, engagé sans conditions, sans retenue, jusque sur la croix, paroxysme du mal et de l’injustice.

 

Car la croix, comme le dit Antoine Nouis, est le « jusqu’au bout » de l’amour de Dieu pour l’humain, l’offrande d’un Dieu qui ne veut plus être compris dans le registre de la puissance, mais uniquement dans celui de l’amour. Et ce faisant, par cet amour plus fort que le mal, il ouvre une brèche sur l’espérance ! L’espérance pascale que la mort n’a pas le dernier mot, que la Vie avec un V majuscule est plus forte que le mal, que les souffrances terrestres, si injustes soient-elles, seront dépassées dans le monde à venir. L’espérance pascale que l’amour est plus fort que la mort…

 

(court silence)

 

Alors me direz-vous, quelle est la bonne nouvelle dans toute cette histoire ? Eh bien c’est qu’ici et maintenant, Dieu entend nos souffrances. Nos sentiments d’injustice, face à la mort qui survient abruptement, tels ceux que nous pouvons ressentir face aux tragédies actuelles, Dieu les entend. Nos révoltes face au mal qui ronge le monde, telles celles de Job, Dieu les entend. Nos sentiments d’abandon, tel celui que Jésus a ressenti sur la croix, comme nous le ressentons face à la mort et l’injustice, Dieu les entend. Si Dieu les entend, lui qui n’a d’autres mains que les notres, nous sommes appelés à entourer les autres : être signes de Dieu sur terre, signe de l’écoute de Dieu, voilà une belle mission à laquelle nous sommes tous appelé(e)s.

 

C’est ainsi qu’au creux de nos déchirures les plus profondes, au cœur de nos révoltes les plus immenses, au milieu de nos sentiments d’abandon les plus désespérés, Christ nous accompagne, par son expérience de la croix.

 

La croix, c’est le symbole de la déchirure et de la souffrance, mais c’est aussi par la croix que Dieu s’est fait proche de nous en partageant nos souffrances. Fort de cette conviction, nous pouvons continuer notre chemin vers Pâques avec confiance que Dieu ne nous abandonne pas mais nous offre une espérance.

 

Amen.